Avant Hendrix, l’errance d’un chant maudit
Avant de se lover dans les limbes saturées de la Stratocaster de Jimi Hendrix, « Hey Joe » errait déjà depuis quelque temps dans les marges du folk américain, tel un fantôme de la tradition orale.
Officiellement attribuée à Billy Roberts, la chanson circule dès le début des années 60 entre des mains aussi diverses que celles de The Leaves, The Byrds, Tim Rose ou encore Love. Chaque version tentait d’imposer sa lecture : parfois garage, parfois folk, parfois larmoyante. Mais aucune ne parvient à véritablement faire corps avec l’histoire de Joe, ce fugitif tragique qui, après avoir tué sa compagne, prend la route du Mexique.
Il manquait une voix. Une voix capable d’enrober la violence dans une brume de sensualité désabusée, d’électrifier la douleur sans la caricaturer.
Cette voix, ce fut celle de James Marshall Hendrix, tout juste débarqué à Londres sous l’égide de Chas Chandler, qui voit en lui une comète avant même qu’il ne touche une scène britannique. Nous sommes en 1966, l’Amérique est encore sourde à sa singularité, mais l’Angleterre s’apprête à plier le genou.
De Lane Lea Studios : l’alchimie de la tension
L’enregistrement de « Hey Joe » a lieu le 23 octobre 1966, dans les studios De Lane Lea, à Londres. À la production, Chas Chandler, et aux côtés d’Hendrix, deux futurs piliers de The Experience : Noel Redding à la basse et Mitch Mitchell à la batterie.
Dès les premières secondes, on sent que la chanson s’est défaite de son enveloppe folk. Finie l’esthétique lo-fi, finies les guitares sèches : ce que propose Hendrix, c’est un blues électrique au ralenti, rempli d’espace et de menace contenue.
La structure est simple : une progression d’accords descendante (C-G-D-A-E) qui fonctionne comme une boucle de fatalité. Chaque tour de guitare est une spirale. Mais c’est dans la manière dont Hendrix habite cette simplicité que tout bascule.
- Sa guitare : ni démonstrative, ni bavarde. Elle respire, elle laisse les silences exister, elle pleure plus qu’elle ne rugit. À coups de bends languissants, de vibratos douloureux, il transforme son instrument en témoin muet du drame.
- Sa voix : douce, presque caressante, mais habitée d’une lassitude sourde. Il n’interprète pas Joe, il le comprend. Pas d’excès dans le chant : juste ce qu’il faut pour faire sentir le poids du geste, l’irréversibilité de la fuite.
- La rythmique : précise, en retrait, mais jamais absente. Redding ancre le morceau, Mitchell dessine un ciel orageux à la caisse claire. Tout semble retenu, comme si l’explosion menaçait, mais ne venait jamais.
La production, signée Chandler, est d’une clarté surprenante pour l’époque. Chaque instrument a son espace, mais aucun ne prend le pas sur l’autre. Ce n’est pas une performance. C’est un aveu enregistré dans une chambre sombre, un chant d’exil intérieur.
La symbolique d’un meurtre en musique
Ce qui fascine dans « Hey Joe », c’est l’ambiguïté morale. Joe fuit après avoir tué, mais ni la chanson ni Hendrix ne le jugent. Il n’est ni héros, ni salaud. Il est un homme qui tente de continuer à vivre après l’impardonnable.
Dans les mains d’Hendrix, le récit devient un mythe américain inversé. Le cow-boy ne sauve personne : il fuit, accablé par sa propre noirceur. L’Ouest, au lieu d’être une terre de liberté, devient une destination sans retour, un désert intérieur.
Hendrix, enfant noir d’une Amérique blanche, orphelin musical naviguant entre le gospel, le blues, le rock et le free jazz, semble lui aussi en cavale dans l’histoire de la musique. En reprenant « Hey Joe », il s’y inscrit tout en la transcendant.
Réception, traces et héritages
Sorti en single fin 1966, « Hey Joe » atteint la sixième place des charts britanniques, mais c’est surtout en tant que fondation du mythe Hendrixien qu’il marque. Il sera longtemps le point d’entrée de ses concerts, comme un mantra introductif.
La presse britannique, d’abord surprise, s’embrase. Le Melody Maker parle d’ »une nouvelle manière d’exprimer le blues ». À la BBC, on murmure déjà que ce jeune inconnu pourrait redéfinir le rock. Aux États-Unis, il faudra attendre Monterey 1967 pour que les projecteurs se braquent enfin.
Depuis, « Hey Joe » a été repris des dizaines de fois. Par Nick Cave, Patti Smith, Eddie Vedder, Cher, Placebo, Charlotte Gainsbourg… Mais toutes ces versions, aussi belles soient-elles, tournent autour de celle d’Hendrix comme des lunes autour d’un soleil noir.
Un point de bascule : entre mythe et matrice
Il est rare qu’un premier single suffise à inventer une esthétique entière, mais « Hey Joe » l’a fait. Il contient en germe tout ce que Hendrix déploiera ensuite :
- le lyrisme saturé de « Little Wing »
- la violence contenue de « Voodoo Child »
- la mélancolie cosmique de « 1983… (A Merman I Should Turn To Be) »
Plus encore, il a ouvert la voie à une autre manière d’être guitariste : ne plus être virtuose pour épater, mais pour dire l’indicible.
Pour prolonger l’écoute
Si « Hey Joe » vous habite encore, tendez l’oreille vers :
- « Red House », pour son blues à nu, terrien et céleste à la fois
- « Love Like a Man » de Ten Years After, dans la même veine blues psyché
- « Ghost Song » de Jim Morrison, pour une autre errance masculine hantée
- « Season of the Witch » de Donovan, cousin psychédélique d’Hey Joe
« Hey Joe », tel que chanté par Hendrix, n’est pas un simple enregistrement. C’est un seuil.
Un endroit où l’on entend pour la première fois ce que peut être le rock quand il cesse de vouloir plaire et commence à vouloir dire.
Une prière électrique pour ceux qui fuient, une confession où les cordes vibrent à la place des larmes.