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The Cure – « A Strange Day » (1982)

Avec « Strange Day », The Cure signe une apocalypse intérieure aux allures de valse funèbre : un moment suspendu entre beauté tragique et vision hallucinée.


Le monde se défait, lentement

« A Strange Day » s’écoute comme on regarde un ciel qui s’écroule. Le morceau, sixième piste de l’album Pornography, cristallise tout ce que cet opus représente : une fin du monde intime, un cri étouffé dans le vide, un effondrement qui prend son temps.

Lorsque l’album paraît en mai 1982, The Cure est au bord du gouffre. Les tensions internes, les excès de substances, l’isolement volontaire ont transformé le groupe en cellule monacale et suicidaire, enfermée dans les studios RAK à Londres. Smith, Tolhurst et Simon Gallup ne parlent presque plus. Ils dorment peu, mangent mal, enregistrent dans une brume continue. L’atmosphère est électrique, au bord de la rupture, et cela s’entend dans chaque seconde de Pornography.

A Strange Day n’est pourtant pas le morceau le plus agressif de l’album. C’est au contraire l’un des plus mélodiques, des plus « beaux ». Et c’est ce contraste — la douceur mélodique alliée à un désespoir abyssal — qui en fait une pièce maîtresse.


Élégance de la chute : analyse musicale

Le morceau s’ouvre sur une batterie tribale et souple, jouée par Lol Tolhurst avec une régularité d’automate, mais une souplesse qui évoque presque un battement de cœur ralenti. Puis la basse de Gallup, profonde et élégiaque, entre en scène : elle ne soutient pas la guitare — elle la guide. Elle avance à pas lents, grave et majestueuse.

La guitare de Smith est liquide, filtrée, noyée dans la reverb et les delays, comme une brume sonore qui engloutit le paysage. Contrairement à l’agressivité tranchante d’autres titres de Pornography (One Hundred Years, The Hanging Garden), ici, la guitare caresse plus qu’elle ne frappe. Mais elle est partout. Elle crée un espace, une chambre d’écho où la voix peut flotter.

Et cette voix, justement — plus posée, presque détachée — porte une poésie de la fin, une beauté dévastée. Smith ne crie pas. Il constate. Il regarde la mer recouvrir la terre, le soleil s’éteindre, les corps s’effondrer. Le monde se dissout, et lui s’en émerveille presque.

« And I laugh and I fall and I stare / I can’t find the words to say… »

C’est là toute la puissance du morceau : l’apocalypse n’est pas un cri, c’est une extase sourde, un ravissement face à la fin.


Une rêverie noire, entre rêve et néant

Le texte de A Strange Day est l’un des plus puissants de Smith. Il mêle vision hallucinée et émotion nue. Chaque vers décrit un monde qui se défait — la mer qui monte, le ciel qui s’écrase, le silence qui envahit tout — mais sans hystérie. On pourrait croire à un rêve. Ou à un dernier regard avant de sombrer.

« The sun is humming / My head turns to dust… »

La mer, le soleil, la poussière : tout y est élémentaire. Presque biblique. Mais au lieu d’un jugement dernier, il s’agit d’un effacement, d’un monde qui glisse dans l’oubli sans fanfare.

On y retrouve l’influence des poètes romantiques anglais (Shelley, Byron), mais aussi des images quasi surréalistes, proches de Dali ou de Tarkovski. C’est un monde vu à travers une vitre d’eau.


Un îlot mélodique dans un océan de rage

Dans Pornography, A Strange Day agit comme un moment de grâce étrange. Là où le reste de l’album est brûlant, viscéral, claustrophobe, cette piste ouvre une brèche. Pas un espoir — il n’y en a pas — mais un moment d’acceptation lyrique.

Ce contraste le rend d’autant plus bouleversant. On est au cœur d’un disque qui s’ouvre sur « It doesn’t matter if we all die » et se clôt sur un chaos halluciné. Et au milieu, cette chanson, comme une danse au ralenti dans une ville qui brûle.


Postérité et réinterprétations

Bien que jamais sorti en single, A Strange Day est devenu un favori des fans, souvent cité comme un des morceaux les plus intenses du répertoire du groupe. Il est parfois joué en concert, souvent dans des versions étirées, aux arrangements plus vaporeux encore, comme si Smith refusait de lui donner une forme définitive.

Le morceau influencera de nombreux groupes post-punk, shoegaze et dream pop, qui verront en lui la preuve que l’on peut faire danser la tristesse, que l’on peut écrire la fin du monde sans hurler.

On en retrouve des traces chez Slowdive, This Mortal Coil, Sigur Rós, Cigarettes After Sex, M83, ou encore Planning for Burial.


Conclusion : la beauté de l’effondrement

A Strange Day est un point d’équilibre fragile dans un disque abyssal. C’est un effondrement lumineux, une valse au bord du gouffre, où la fin du monde devient presque une délivrance. The Cure y déploie une beauté noire, pure, radicale.

C’est une chanson pour les jours sans repères. Une bande-son pour regarder les choses tomber en silence, avec les larmes sèches, mais le cœur ouvert.


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